Jeux de société · Formats

Jeux legacy et jeux à campagne : quand une partie laisse des traces

Ces jeux qui évoluent d'une séance à l'autre changent notre façon de jouer ensemble. Petit tour d'horizon, et comment on les aborde au club.

ParMaël Boissière · Secrétaire de DSL
Publié le 12 septembre 2026

Un jeu qui garde la mémoire de vos parties

D'habitude, un jeu de société se range comme il s'ouvre : on remet les pions dans la boîte, on rembobine le plateau, et la prochaine partie repart de zéro. Les jeux dits « legacy » ont cassé cette règle. Le mot vient de l'anglais legacy, qui signifie « héritage » : chaque séance laisse une empreinte sur le matériel et sur les règles, et cette empreinte se transmet à la partie suivante. On colle des autocollants qui ne partiront plus, on écrit sur le plateau, on ouvre des enveloppes scellées… et parfois on déchire une carte pour de bon.

L'idée a une petite histoire. On la doit en grande partie à Rob Daviau, un auteur de jeux qui travaillait alors chez Hasbro. En planchant sur une version de Cluedo, il s'est posé une question toute bête, souvent racontée depuis : pourquoi le manoir se remet-il à neuf à chaque enquête, comme si rien ne s'était jamais passé ? De ce grain de sable est né Risk Legacy, sorti en 2011, considéré comme le premier jeu du genre. Le plateau se couvrait de cicatrices au fil des batailles, et ces cicatrices restaient.

Le format a vraiment décollé quelques années plus tard avec Pandemic Legacy : Saison 1, publié en 2015, coécrit par Rob Daviau et Matt Leacock (l'auteur du Pandemic original). Sur une campagne étalée sur douze « mois » de jeu, une équipe tente d'enrayer des épidémies pendant que le monde se dégrade autour d'elle. Coopératif — c'est-à-dire que tout le monde gagne ou perd ensemble, sans joueur adverse autour de la table — le jeu a séduit un large public et bien installé le legacy dans le paysage.

Boîte du jeu de société coopératif Pandemic Legacy Saison 1, édition Z-Man Games
La boîte de Pandemic Legacy Saison 1, l'un des titres qui ont popularisé le format legacy.© Z-Man Games

Legacy ou jeu à campagne : ce n'est pas tout à fait pareil

On mélange souvent les deux étiquettes, et c'est bien normal, car elles se recoupent. Un jeu à campagne raconte une histoire découpée en plusieurs séances : on progresse d'un scénario au suivant, un peu comme les épisodes d'une série. Mais rien n'oblige à abîmer le matériel. Gloomhaven, sorti en 2017 et signé Isaac Childres, en est le bon exemple : une immense campagne de combats et d'exploration, à la rejouabilité quasi sans fin, mais qu'on peut tout ranger et recommencer avec un autre groupe.

Le legacy, lui, ajoute une couche de plus : des modifications physiques et définitives. C'est ce qui rend l'expérience si particulière… et un brin vertigineuse la première fois qu'on doit déchirer une carte. Voici les gestes qu'on retrouve le plus souvent :

  • Coller des autocollants permanents sur le plateau ou les cartes.
  • Écrire directement sur le matériel : noms, scores, dates.
  • Ouvrir des enveloppes ou des compartiments scellés au fil de l'histoire.
  • Détruire certaines cartes, définitivement retirées du jeu.
  • Débloquer de nouvelles règles qui remplacent les anciennes.

Conséquence : une boîte de jeu legacy finit marquée par les choix d'un groupe précis, et ne ressemble à aucune autre. Deux tables qui terminent la même campagne n'auront pas la même boîte à l'arrivée. Certains éditeurs ont cherché à adoucir cet aspect « à usage limité ». My City, un legacy familial de Reiner Knizia paru en 2020 et finaliste du Spiel des Jahres (le prix allemand le plus prestigieux pour les jeux familiaux), proposait par exemple un « mode éternel » au dos de ses plateaux : une fois la campagne de vingt-quatre épisodes bouclée, on pouvait continuer à y jouer normalement.

Cinq mots pour s'y retrouver

Legacy

De l'anglais « héritage ». Un jeu dont le matériel et les règles évoluent de façon irréversible au fil d'une campagne.

Campagne

Une suite de parties liées par une histoire ou une progression, jouées dans l'ordre, un peu comme les épisodes d'une série.

Coopératif

Un jeu où les participants forment une seule équipe : on gagne ou on perd tous ensemble, sans adversaire autour de la table.

Rejouabilité

La capacité d'un jeu à rester intéressant après plusieurs parties. Souvent réduite pour un legacy une fois la campagne terminée.

Mode éternel

Un mode de jeu classique, réutilisable à volonté, proposé par certains legacy une fois l'histoire achevée.

Et au club, comment on fait vivre ces jeux ?

Un jeu legacy pose une petite colle à une association comme la nôtre. Nos soirées se tiennent chaque jeudi à 20h, à la Salle du Peuple, 4 Place de la Mairie à Roujan (34320), juste à côté de la mairie. D'une semaine à l'autre, les tables se recomposent au gré des présents. Or une campagne legacy demande, par nature, un groupe stable : les mêmes personnes, du début à la fin, sur parfois une douzaine de séances. Difficile de reprendre une histoire en cours quand on n'était pas là la semaine d'avant.

Du côté du club, on gère ça de deux manières. D'abord, une campagne legacy se lance avec un groupe qui s'engage à se retrouver régulièrement : on réserve une table pour eux sur la durée. Ensuite, on distingue nettement la ludothèque commune (les jeux qu'on ressort à volonté, comme le Pandemic classique) des boîtes de campagne, qui appartiennent à une aventure précise. Pour découvrir le genre sans transformer définitivement un jeu du club, on conseille souvent de commencer par un jeu à campagne réinitialisable, ou par un coopératif classique, avant de se lancer dans un vrai legacy.

C'est aussi une belle porte d'entrée pour tisser des liens. Une campagne, ça crée des souvenirs communs, des private jokes, une envie de se revoir pour « la suite ». Plusieurs joueurs qui passent le jeudi apprécient justement cette continuité, qui tranche avec les parties one-shot d'un soir.

Pour qui c'est fait (et pour qui ça l'est moins)

Le legacy s'adresse d'abord aux groupes qui aiment retrouver les mêmes partenaires et s'investir dans une histoire qui dure. Le plaisir de la surprise — découvrir une nouvelle règle, ouvrir une enveloppe mystère — y est central. Si vous aimez qu'une partie compte pour la suivante, vous êtes au bon endroit.

À l'inverse, le format convient moins à qui veut varier les plaisirs chaque semaine, ou à qui répugne à abîmer un beau matériel. Sur ce point, la critique n'est pas toujours tendre. Le média spécialisé Ludovox a plusieurs fois pointé les limites du genre : une rejouabilité parfois faible une fois la campagne terminée, un prix élevé pour ce qui reste, dans certains cas, une expérience qui ne se vit qu'une fois, et une narration inégale d'un titre à l'autre. De l'avis de plusieurs critiques, le legacy parfait, celui qui réconcilierait histoire forte et rejouabilité durable, n'a pas encore tout à fait vu le jour. De quoi garder un œil curieux sur les prochaines sorties.

Entre Risk Legacy, les saisons de Pandemic Legacy, les campagnes-fleuves comme Gloomhaven ou des propositions plus familiales comme My City, il y a de quoi trouver la marche adaptée à son groupe. Le mieux reste d'en parler autour de la table : quelqu'un a presque toujours un avis, souvent tranché, sur le sujet.

Envie de vous lancer dans une campagne ?

On se retrouve chaque jeudi à 20h à la Salle du Peuple de Roujan. Venez tester un coopératif, et pourquoi pas monter un groupe pour une campagne.