Tendance · Jeux de société modernes

Le jeu de société cosy : la vague qui détend les tables du jeudi

Un village qu'on décore à coups d'autocollants, des oiseaux, une forêt du Pacifique. Et l'idée, presque provocante, qu'on puisse jouer sans que personne ne perde.

ParFrédéric Gaiffe · Président de DSL
Publié le 24 juin 2026

Un jeu où l'on ne peut pas perdre — sérieusement ?

Au printemps, le jury du Spiel des Jahres a dévoilé ses jeux nommés. Pour mémoire, le Spiel des Jahres est le prix annuel le plus suivi d'Europe pour les jeux de société familiaux, remis chaque été à Berlin. Parmi les trois finalistes du grand prix cette année : Cozy Stickerville, un jeu coopératif (on joue tous dans le même camp) où l'on bâtit un petit village à coups d'autocollants. Pas d'adversaire à écraser, pas de score à humilier. On construit, on colle, on regarde le décor grandir. Et — le détail qui résume toute une philosophie — on ne peut pas vraiment perdre.

Pour beaucoup de joueurs aguerris, l'idée a de quoi faire tiquer. Un jeu sans tension, sans gagnant désigné… est-ce encore un jeu ? La question mérite mieux qu'un haussement d'épaules. Parce que derrière ce titre se cache une tendance de fond, repérée depuis plusieurs années par la presse spécialisée comme Trictrac ou Ludovox : la montée du jeu « cosy ». Des parties douces, des thèmes apaisants, peu ou pas de confrontation directe. Le genre a même fini par s'inviter au sommet des récompenses, ce qui aurait surpris il y a quinze ans.

Le terme vient d'abord du jeu vidéo, où les « cosy games » — fermes à cultiver, villages à faire vivre, rangements méditatifs — ont pris une place énorme. Le plateau a suivi, à sa manière. Bref, ce qui ressemblait à une niche est devenu un rayon entier des ludothèques. À DSL, on voit passer ces boîtes de plus en plus souvent, et elles changent discrètement l'ambiance d'une soirée.

Boîte du jeu de société coopératif Cozy Sticker Ville, village pastoral illustré avec montagnes, rivière et animaux
Cozy Sticker Ville, coopératif à coller, figure parmi les nommés du Spiel des Jahres 2026.© Unexpected Games

La famille cosy a déjà ses classiques

Avant que le mot ne devienne à la mode, le genre avait posé ses fondations. Cascadia en est l'exemple le plus parlant. Sorti en 2021 et signé Randy Flynn, ce casse-tête de tuiles et de jetons — on y assemble des habitats du nord-ouest américain, on y place ours, saumons, wapitis et renards — a remporté le Spiel des Jahres 2022. Un sacre qui a marqué les esprits : un jeu calme, presque contemplatif, couronné devant des titres bien plus nerveux. La mécanique repose sur le draft, ce système où chacun pioche à tour de rôle une tuile dans une réserve commune. Simple à expliquer, profond à jouer.

Même logique pour Wingspan, sa volière d'oiseaux magnifiquement illustrée, primée Kennerspiel des Jahres 2019 — la déclinaison du prix pour les jeux un peu plus exigeants. On y construit un « moteur », c'est-à-dire un enchaînement de cartes qui se déclenchent les unes les autres et rapportent de plus en plus à mesure que la partie avance. Autre registre, même esprit : Patchwork, le duel feutré d'Uwe Rosenberg où l'on coud son couvre-lit à deux en posant des tuiles de tissu. Trois jeux, trois ambiances, un même refus de l'affrontement frontal.

Tiens, un fil rouge amusant : on retrouve la même illustratrice, Beth Sobel, au générique de Cascadia, de Calico et parmi les artistes de Wingspan. Ces aquarelles de bestioles et de paysages sont devenues une sorte de signature visuelle du genre. Le cosy se reconnaît aussi à l'œil. Cela dit, attention au raccourci : le thème nature ne fait pas tout. La même année 2022, le Kennerspiel des Jahres est allé à Living Forest, autre histoire de forêt et d'animaux, mais bien plus nerveuse — course au score, prises de risque, coups fourrés entre joueurs. La preuve que le cosy n'est pas une affaire de décor, mais d'intention. On peut planter des arbres et se mettre des bâtons dans les roues.

Pourquoi la vague monte

D'où vient l'engouement ? Plusieurs pistes se recoupent. La première tient à l'élargissement du public. Le jeu de société moderne n'est plus réservé aux stratèges du dimanche ; il attire des familles, des couples, des gens qui veulent souffler après le travail, pas relancer une compétition. Pour eux, un jeu qui agresse n'a pas grand intérêt. Le cosy répond exactement à cette envie : un moment partagé, à voix posée, où l'on construit quelque chose ensemble plutôt que de jouer à se faire tomber.

La deuxième piste, c'est le glissement venu du numérique. Quand des millions de joueurs cherchent du réconfort dans des fermes et des villages virtuels, l'envie déteint sur le carton et le bois. Les éditeurs l'ont bien lu. Le jury du Spiel des Jahres lui-même, en saluant Cozy Stickerville, a insisté sur l'idée d'une pause qui détend sans mettre la pression et qui reste accessible grâce à des règles légères. Voir une telle phrase sous la plume d'un jury de jeux en dit long sur le chemin parcouru.

Reste une troisième explication, plus discrète : le cosy règle un vrai souci de table. Celui du joueur sorti de la partie qui regarde les autres terminer. Ou de l'écart de niveau qui plombe une soirée, quand un habitué déroule pendant qu'un débutant subit. Quand personne ne peut perdre, ou que l'on marque chacun dans son coin sans pouvoir saboter le voisin, plus personne ne reste sur le bord. Pour une association qui mélange les âges et les profils chaque semaine, ce n'est pas un détail.

  • Peu ou pas de confrontation directe : on construit chacun de son côté plutôt que de se taper dessus.
  • Pas d'élimination : tout le monde joue jusqu'à la dernière manche.
  • Des règles légères, qui s'expliquent en cinq minutes autour de la table.
  • Un thème apaisant : nature, animaux, jardins, villages, artisanat.
  • Une fin tout en douceur : on compare ses scores sans drame, ou l'on gagne ensemble.

Et chez DSL ?

Sur les tables du jeudi soir, à la Salle du Peuple de Roujan, ce genre de jeu a trouvé sa place sans bruit. Cascadia, Wingspan ou Patchwork ressortent régulièrement — souvent en début de soirée, le temps que tout le monde arrive, ou en toute fin de partie pour redescendre après un jeu plus tendu. On les sort aussi volontiers quand une personne pousse la porte du club pour la première fois et n'a pas envie de se lancer d'emblée dans trois heures de règles.

À l'échelle d'une asso, le cosy est autant un outil d'accueil qu'un style de jeu. Il met tout le monde à l'aise, du gamin de huit ans au grand-parent qui n'a plus touché un plateau depuis le Monopoly. Et il cohabite très bien avec le reste : à DSL, on aime aussi les gros jeux qui pincent et les longues parties de Magic the Gathering, ce jeu de cartes à collectionner qui peut tenir une table une bonne partie de la soirée. Le cosy n'efface rien. Il élargit l'éventail, voilà tout.

Pour qui c'est fait, pour qui ça l'est moins

Soyons honnêtes : le cosy ne parle pas à tout le monde. Les joueurs qui carburent à l'affrontement, au bluff, à la tension d'un coup qui fait tout basculer, risquent de trouver ça un peu tiède. Un jeu où l'on ne se gêne jamais peut sembler manquer de sel quand on aime la castagne stratégique et les négociations musclées. C'est une question de goût, pas de qualité — et ces personnes-là trouveront largement de quoi se régaler ailleurs dans une ludothèque de club.

À l'inverse, le genre vise juste pour les familles, les groupes de niveaux mélangés, les soirées où l'on veut bavarder en jouant plutôt que se concentrer en silence. Et pour les joueurs en solo : beaucoup de ces titres — Cozy Stickerville le premier, jouable de un à six — proposent un mode en solitaire, idéal pour une fin de journée calme. Bref, le cosy n'est pas un genre supérieur aux autres. C'est une porte d'entrée de plus, et elle a le bon goût de s'ouvrir facilement.

Envie d'essayer un jeu cosy ?

On en sort presque chaque jeudi soir, à la Salle du Peuple de Roujan. Passez quand vous voulez, c'est l'occasion idéale de commencer en douceur.