Analyse — Jeux de société

Le jeu de société en solo : l'automa, ce joueur fantôme qui s'invite à la table

Une catégorie longtemps marginale s'est installée dans le hobby. Petit tour d'horizon d'une pratique qui intrigue, même dans un club fait pour jouer ensemble.

ParMaël Boissière · Secrétaire de DSL
Publié le 27 juin 2026

Jouer à un jeu de plateau, seul à sa table ?

Un club de jeux, par définition, ça sert à se retrouver autour d'une table. Alors la question peut surprendre : pourquoi parler de jeu en solitaire ? Justement parce que la pratique a cessé d'être un truc de niche, et que le contraste a quelque chose d'intéressant à regarder de près. BoardGameGeek, la grande base de données du hobby, a ajouté une récompense « Solo Gaming » à ses prix annuels dès 2014 — un signe que le sujet était pris au sérieux bien avant le confinement qu'on cite souvent comme déclencheur. Depuis, le rayon n'a pas arrêté de s'étoffer.

Entendons-nous d'abord sur les mots. Le jeu de société en solo, ce n'est ni un jeu vidéo ni une appli. C'est une vraie boîte, avec son plateau, ses cartes et ses jetons, dotée d'un mode pensé pour une seule personne. Longtemps, ces modes arrivaient en bonus discret au dos de la règle, presque en s'excusant. Puis ils sont devenus un argument de vente à part entière, souvent débloqué comme palier de financement participatif sur les campagnes Kickstarter. Et la mécanique qui a rendu tout ça crédible porte un nom : l'automa.

Le solo en quelques repères

Prix dédié

Depuis 2014

BoardGameGeek récompense les jeux solo chaque année

Le mot « automa »

Né sur Viticulture

Inventé par le designer Morten Monrad Pedersen

Nombre de joueurs

1

Tout le matériel, rien que pour soi

Studio spécialisé

Automa Factory

Sollicité par les éditeurs pour ajouter du solo

L'automa, ce joueur fantôme qui a tout changé

Un automa, c'est un adversaire simulé que le joueur pilote lui-même, le plus souvent à l'aide d'un paquet de cartes dédié. Le terme vient de l'italien automa, « automate ». On le doit au game designer danois Morten Monrad Pedersen, spécialisé dans les modes solo : il l'a inventé en travaillant sur la version un joueur de Viticulture, un jeu de gestion de domaine viticole. Quelqu'un a lancé le mot pendant le développement, il est resté — et la méthode avec lui.

Pedersen a fondé dans la foulée l'Automa Factory, une petite structure que les éditeurs sollicitent pour ajouter du solo à leurs jeux multijoueurs — avec, notamment, le studio Stonemaier Games et son complice de conception David Studley. L'idée maîtresse tient en une phrase : l'automa imite les interactions clés d'un vrai adversaire. Il bloque des emplacements, court aux mêmes objectifs, met la pression sur le tempo. Du coup, la partie en solo ressemble vraiment à la partie à plusieurs, au lieu d'être un solitaire déguisé.

L'exemple le plus parlant reste Wingspan, le jeu d'oiseaux d'Elizabeth Hargrave. Son automa se résume à un deck de cartes : pas de plateau adverse, juste des valeurs de référence pour les objectifs de fin de manche. On joue contre une présence abstraite, mais la tension est bien là — il faut pondre, accumuler et viser juste avant que le « fantôme » ne grappille les points. Plusieurs sites spécialisés en ont fait l'une des portes d'entrée du jeu en solitaire, et ce n'est pas un hasard.

Matériel du jeu de société Wingspan : œufs en bois et plateau, un jeu dont le mode solo repose sur un automa
Le matériel de Wingspan, dont le mode solo signé Automa Factory a contribué à populariser le jeu en solitaire.© Pongrácz Zsolt / Wikimedia Commons CC BY-SA 3.0

Quatre familles de jeux qui se jouent seul

Tous les jeux solo ne fonctionnent pas pareil. À la louche, on peut distinguer quatre grandes approches — et c'est utile à connaître pour choisir ce qui colle à son envie du moment.

Le vocabulaire du jeu en solitaire

L'automa (adversaire virtuel)

Un rival simulé, piloté par des cartes ou des dés. Il occupe le plateau et vise les objectifs comme le ferait un humain. C'est le moteur de Scythe ou de Wingspan.

Le coopératif joué seul

Beaucoup de jeux coopératifs s'ouvrent au solo : on prend simplement le contrôle d'un ou plusieurs personnages. C'est le cas de Spirit Island ou de Pandemic.

Le défi contre le chrono

Pas d'adversaire, mais un objectif à boucler avant la fin. On cherche à battre son propre score ou à finir la mission à temps, comme dans le mode solo de Terraforming Mars.

La campagne narrative solo

Les gros jeux à scénario se mènent souvent en solitaire en dirigeant toute l'équipe. Gloomhaven et les jeux legacy s'y prêtent bien, sur la durée.

Cette diversité explique en partie l'engouement : il y a du solo pour quinze minutes de casse-tête comme pour des soirées de plusieurs heures, du familial très simple jusqu'à l'expert le plus touffu. Personne n'est vraiment laissé de côté.

Pourquoi la vague monte

Plusieurs courants se rejoignent. D'abord, le hobby s'est élargi : beaucoup de joueurs possèdent désormais des jeux exigeants qu'ils n'arrivent pas toujours à sortir, faute de partenaires disponibles un soir de semaine. Le mode solo devient alors le moyen de rentabiliser une boîte qui dormirait sinon sur l'étagère. Ensuite, les éditeurs ont compris l'argument commercial et soignent ces modes, là où ils étaient autrefois expédiés à la va-vite.

Il y a aussi un effet communauté. Des groupes entiers, sur les forums et les réseaux, ne parlent que de ça, partagent variantes et records. Côté francophone, des sites comme Ludovox ou Trictrac suivent le mouvement, avec des sélections solo qui reviennent régulièrement. Bref, ce qui ressemblait à une curiosité est devenu un segment installé du marché, avec ses auteurs spécialisés et ses références solides.

Et chez DSL ?

Soyons clairs : un club, ça reste fait pour jouer ensemble. Le solo ne remplacera jamais la table du jeudi soir, à la Salle du Peuple de Roujan. Mais il s'y articule plutôt bien, comme un complément. Beaucoup de gros jeux de gestion intimident quand il faut les expliquer à froid à toute une table. Quand un membre a déjà tourné une partie en solo chez lui, il arrive le jeudi en connaissant les rouages — et l'explication va beaucoup plus vite pour tout le monde.

C'est un peu l'entraînement discret entre deux jeudis. On sort un jeu touffu un soir, quelqu'un l'a déjà pris en main seul, et il devient l'animateur naturel de la partie. À DSL, on accueille volontiers cette logique : apprivoiser un jeu costaud en solitaire avant de le partager, ça enlève une bonne part de l'appréhension. Cela dit, tout le monde ne fonctionne pas comme ça, et c'est très bien — ce n'est qu'une porte d'entrée parmi d'autres.

Pour qui c'est fait, pour qui ça l'est moins

Le jeu solo conviendra surtout à celles et ceux qui aiment l'optimisation, le plaisir d'une partie réglée comme un problème à résoudre, ou qui veulent garder un pied dans le hobby les soirs où personne n'est dispo. Il rend aussi service à qui préfère apprivoiser une règle costaude tranquillement, à son rythme.

  • Pour les amateurs de mécaniques à optimiser, qui savourent une partie comme une énigme à démêler.
  • Pour celles et ceux qui veulent apprendre un jeu expert avant de l'enseigner à la table.
  • Pour garder le contact avec ses boîtes les semaines où l'agenda ne permet pas de se réunir.
  • Moins adapté aux joueurs qui viennent d'abord pour l'ambiance, les vannes et le contact autour du plateau.
  • Moins agréable si l'on déteste la mise en place : certains automa ajoutent un peu de manipulation à gérer.

Envie d'essayer ces jeux à plusieurs ?

Le solo, c'est parfait pour apprivoiser une boîte. Mais le vrai plaisir reste la table partagée. On se retrouve tous les jeudis à 20h à la Salle du Peuple, 4 Place de la Mairie, à Roujan.